Le Rouge et le Noir de Stendhal : Le Désir Mimétique comme Moteur de l'Ambition et de l'Amour
Introduction : Quand l'ambition et l'amour obéissent au même mécanisme
Julien Sorel ne désire rien par lui-même. Ni Mme de Rênal, ni Mathilde de La Mole, ni le séminaire, ni l'armée, ni la gloire ecclésiastique. Tout ce qu'il désire, il le désire parce qu'un autre — Napoléon, un rival, un supérieur — le désire ou le possède déjà. Son ambition n'est pas un élan intérieur : c'est un miroir qui reflète les désirs d'autrui.
Le Rouge et le Noir, publié en 1830 par Stendhal, est l'un des premiers grands romans européens à démonter la mécanique du désir avec une précision chirurgicale. Et c'est le livre que René Girard choisit, dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), pour illustrer sa théorie du désir mimétique à la médiation interne — celle où le modèle et le rival coïncident, celle où la proximité engendre la violence.Stendhal ne connaissait pas Girard. Mais il connaissait le cœur humain avec une acuité que les sciences cognitives commencent à peine à rattraper. Sa théorie de la cristallisation — cette projection de qualités imaginaires sur l'objet du désir — anticipe non seulement Girard, mais aussi les travaux contemporains sur les biais cognitifs et les distorsions cognitives qui gouvernent nos relations amoureuses.
Vos messages trahissent les mêmes dynamiques que Julien Sorel. ScanMyLove analyse vos conversations de couple à travers 14 modèles de psychologie clinique — dont les dynamiques de pouvoir, les schémas d'attachement et les triangles mimétiques qui structurent vos échanges.
Cet article vous propose un voyage au cœur du Rouge et le Noir, lu à travers le prisme girardien : comment Stendhal dévoile, un siècle et demi avant la théorie, que l'amour et l'ambition ne sont que deux visages du même désir emprunté.
I. Stendhal : portrait d'un chasseur de vérité
Un romantique anti-romantique
Henri Beyle, dit Stendhal, naît à Grenoble en 1783. Orphelin de mère à sept ans, il grandit dans une hostilité sourde envers son père et sa tante, et dans une admiration passionnée pour son grand-père maternel — un médecin voltairien qui lui transmet le goût de la lucidité. Cette double posture — sensibilité extrême et refus de l'illusion — définira toute son œuvre.
Stendhal est un romantique qui déteste le romantisme. Il aime avec fougue, mais il analyse ses amours avec la froideur d'un chirurgien. Il court les salons et les batailles — il suit Napoléon en Russie — mais il tient un journal intime où il dissèque ses propres mensonges avec une honnêteté impitoyable.
C'est cette double nature qui fait de lui le romancier le plus girardien avant Girard : il sent que le désir est imitation, il le montre dans ses personnages, mais il refuse la complaisance romantique qui consiste à embellir cette vérité.
De l'Amour et la théorie de la cristallisation
En 1822, Stendhal publie De l'Amour, un essai où il forge le concept de cristallisation. La métaphore est tirée des mines de sel de Salzbourg : un rameau jeté dans une mine se couvre de cristaux de sel qui le rendent éblouissant. De même, l'amoureux projette sur l'objet de son désir des qualités imaginaires qui n'appartiennent qu'à son propre regard.
La cristallisation stendhalienne est déjà, dans sa structure, un mécanisme mimétique. Car ce qui déclenche la cristallisation, ce n'est pas la rencontre de l'objet seul — c'est la perception que l'objet est valorisé par d'autres, inaccessible, entouré de rivaux. C'est exactement ce que Girard théorisera : le désir n'est pas une relation entre un sujet et un objet, mais un triangle entre un sujet, un médiateur et un objet.
Les recherches en psychologie sociale confirment ce mécanisme. L'effet de social proof (Cialdini, Influence, 1984) montre que nous valorisons davantage ce que d'autres valorisent. Et dans les relations amoureuses, le phénomène du mate-choice copying (Waynforth, 2007) démontre expérimentalement que l'attractivité perçue d'un individu augmente significativement quand il est accompagné d'un partenaire.
Napoléon comme médiateur suprême
Pour comprendre Le Rouge et le Noir, il faut comprendre Napoléon — non pas l'homme historique, mais le Napoléon mythique qui hante l'imagination de toute une génération. Stendhal l'a adoré. Julien Sorel l'adore aussi. Napoléon est le médiateur externe par excellence : un modèle lointain, inaccessible, dont le désir de grandeur est imité par tout un peuple de jeunes gens ambitieux.
Mais la Restauration a supprimé la voie napoléonienne. Le rouge — l'uniforme militaire — est fermé. Il ne reste que le noir — la soutane ecclésiastique. Julien Sorel désire la gloire de Napoléon mais doit l'atteindre par les chemins de l'Église. C'est cette contradiction entre le modèle et les moyens qui engendre la tension dramatique du roman — et la spirale mimétique qui détruira le héros.
II. Julien Sorel et Mme de Rênal : la médiation interne comme stratégie de conquête
La conquête comme devoir mimétique
Quand Julien entre chez les Rênal comme précepteur, il ne désire pas Mme de Rênal. Elle est belle, douce, généreuse — mais ces qualités ne suffisent pas à engendrer le désir. Ce qui déclenche le désir de Julien, c'est la structure sociale : Mme de Rênal appartient à un monde qui le méprise. La conquérir, c'est triompher de M. de Rênal, des bourgeois de Verrières, de toute une classe qui le regarde de haut.
Girard est explicite sur ce point dans Mensonge romantique et vérité romanesque : Julien ne séduit pas Mme de Rênal parce qu'il l'aime — il la séduit parce que la conquête est un devoir mimétique. S'il ne prend pas la main de Mme de Rênal avant dix heures du soir, il se jugera indigne de Napoléon. C'est Napoléon qui désire à travers lui.
Cette dynamique se retrouve dans les relations contemporaines : combien de séductions sont motivées non par l'attraction réelle, mais par le besoin de prouver quelque chose — à soi-même, à un ex, à un cercle social ? Les stratégies de séduction décrites par Robert Greene reposent sur le même mécanisme : devenir le médiateur du désir de l'autre en activant ses insécurités mimétiques.
La main de Mme de Rênal : une scène fondatrice
La scène de la main est l'un des moments les plus célèbres de la littérature française. Julien se fixe un objectif : prendre la main de Mme de Rênal. Il ne le fait pas par élan amoureux — il le fait comme un soldat monte à l'assaut. La métaphore militaire est constante : il s'agit d'une bataille, pas d'un abandon.
Stendhal décrit l'état intérieur de Julien avec une ironie tendrement cruelle : l'angoisse de l'échec, la terreur du ridicule, le calcul permanent. Et quand la main se donne enfin, ce n'est pas le bonheur qui envahit Julien — c'est le soulagement du devoir accompli.
Cette dissociation entre l'acte amoureux et l'expérience émotionnelle est caractéristique du désir mimétique. Le sujet mimétique ne jouit pas de l'objet — il jouit de la victoire sur le médiateur-rival. C'est pourquoi tant de séductions modernes laissent un arrière-goût de vide : la conquête accomplie, le désir s'éteint. On retrouve ce même vide dans les patterns de ghosting : le séducteur mimétique disparaît une fois la victoire acquise.
L'amour malgré le désir mimétique
Mais Stendhal est trop honnête pour réduire Julien à un pur stratège mimétique. Quelque chose d'inattendu se produit : à force de jouer la comédie de l'amour, Julien tombe réellement amoureux de Mme de Rênal. La tendresse, la douceur, la sincérité de cette femme finissent par percer l'armure mimétique.
Girard reconnaît ce phénomène : la conversion romanesque. Le moment où le sujet mimétique entrevoir la possibilité d'un désir authentique, non médiatisé. Stendhal y croit — du moins pour Mme de Rênal. Mais il sait que cette conversion est fragile, menacée en permanence par le retour de la mécanique mimétique.
Et en effet, l'ambition reprendra le dessus. Julien quittera Mme de Rênal pour Paris, pour le séminaire, pour Mathilde — parce que Napoléon exige davantage que le bonheur provincial. Le désir mimétique est un maître jaloux qui ne tolère pas le repos.
III. Julien et Mathilde de La Mole : le double bind mimétique
Mathilde ou le désir de l'exceptionnel
Mathilde de La Mole est l'exact opposé de Mme de Rênal. Là où Mme de Rênal est spontanée, Mathilde est calculatrice. Là où Mme de Rênal aime sans médiateur, Mathilde ne désire que par médiation. Son modèle est son ancêtre Boniface de La Mole, décapité en 1574 pour avoir aimé Marguerite de Valois — la passion mortelle comme idéal romantique.
Mathilde ne peut aimer qu'un homme qui lui soit supérieur — c'est-à-dire un homme dont elle puisse imiter le désir de grandeur. Or, dans son milieu aristocratique, tous les hommes sont médiocres. Julien Sorel, fils de charpentier, la fascine parce qu'il incarne quelque chose que personne d'autre ne possède dans les salons : l'énergie, l'ambition brute, le mépris du danger.
Mais ce désir est fondamentalement mimétique : Mathilde ne désire pas Julien — elle désire l'image de Julien telle qu'elle la construit à travers le modèle de Boniface. Elle désire un héros romanesque, pas un homme réel. C'est la même cristallisation que Stendhal a décrite dans De l'Amour — mais poussée à un degré d'intensité vertigineux.
Le jeu de la distance et de la proximité
La relation entre Julien et Mathilde est un chef-d'œuvre d'analyse mimétique. Leur désir fonctionne en alternance parfaite : quand l'un avance, l'autre recule. Quand Julien se montre indifférent, Mathilde brûle. Quand Julien se déclare, Mathilde le méprise. Et inversement.
Girard nomme ce phénomène le double bind mimétique : le modèle dit simultanément « imite-moi » et « ne m'imite pas ». Approche-toi, mais pas trop. Désire-moi, mais ne me possède pas. Ce double message contradictoire est le carburant inépuisable du désir mimétique — et la source d'une souffrance que nos conversations contemporaines reproduisent fidèlement.
Les textos d'un attachement anxieux-évitant fonctionnent sur la même oscillation : le partenaire anxieux avance, le partenaire évitant recule. Le silence radio n'est que la version numérique du mépris affiché de Mathilde. Et le temps de réponse aux messages — cette danse contemporaine de l'attente et du calcul — reproduit exactement la stratégie que Julien apprend à maîtriser.
Le stratagème du prince Korasoff
L'un des épisodes les plus girardiens du roman est le stratagème du prince Korasoff. Julien, désespéré par le mépris de Mathilde, reçoit le conseil suivant : courtiser ostensiblement une autre femme — la maréchale de Fervaques — pour rendre Mathilde jalouse.
Le stratagème fonctionne parfaitement. Dès que Mathilde voit Julien désirer une autre, son propre désir se rallume. Elle ne désire pas Julien en tant que tel — elle désire le Julien que la maréchale désire. Le médiateur a changé, mais la structure triangulaire est intacte.
C'est la démonstration la plus pure du principe girardien : le désir est triangulaire. On ne peut relancer le désir d'un partenaire qu'en introduisant un tiers — un rival, un médiateur — qui le désire aussi. C'est exactement ce que Robert Greene théorise comme technique de séduction : créer une « aura désirable » en se montrant désiré par d'autres.
Les applications de rencontre exploitent ce mécanisme à l'échelle industrielle. Le social proof des profils populaires — « 150 likes cette semaine » — active le désir mimétique aussi sûrement que la cour assidue de la maréchale de Fervaques. Et dans les couples existants, la mention d'un ex ou d'un collègue attentionné peut réactiver un désir que la routine avait endormi — mécanisme que ScanMyLove détecte dans vos conversations.
IV. Stendhal et la cristallisation : anticipation girardienne
Les sept étapes de la cristallisation
Dans De l'Amour, Stendhal décrit sept étapes du processus amoureux : l'admiration, le désir physique, l'espérance, la première cristallisation, le doute, la seconde cristallisation, et enfin l'amour-passion. Ce qui frappe, c'est la place centrale du doute dans ce processus.
Sans doute, pas de seconde cristallisation — et sans seconde cristallisation, pas d'amour véritable. Or, qu'est-ce que le doute sinon la perception d'un obstacle, d'un rival possible, d'une menace sur la possession de l'objet ? Le doute stendhalien est l'équivalent exact du médiateur girardien : c'est la présence d'un tiers — réel ou imaginaire — qui rend le désir incandescent.
Les recherches contemporaines sur la jalousie rétroactive confirment ce mécanisme : le doute sur le passé amoureux du partenaire — l'ombre de rivaux antérieurs — peut paradoxalement renforcer le désir présent.
La cristallisation comme distorsion cognitive
En termes de psychologie cognitive, la cristallisation stendhalienne est une forme d'idéalisation — une distorsion cognitive où le sujet projette sur l'objet de son désir des qualités imaginaires. Aaron Beck, fondateur de la TCC, identifie cette tendance comme l'un des principaux facteurs de vulnérabilité dans les relations amoureuses.
La cristallisation fonctionne comme un filtre perceptif : le sujet sélectionne les informations qui confirment son désir et ignore celles qui le contredisent. Mme de Rênal cristallise sur Julien des qualités héroïques qu'il ne possède que partiellement. Mathilde cristallise sur lui l'image d'un Boniface de La Mole moderne. Julien lui-même cristallise sur Mathilde l'image d'une conquête napoléonienne.
Jeffrey Young, dans sa théorie des schémas précoces, parlerait de schéma de recherche d'approbation : le sujet projette sur l'autre le pouvoir de valider son existence. Et quand cette validation fait défaut — quand le partenaire ne répond plus, quand le message reste sans réponse — c'est l'effondrement.
De la cristallisation à la décristallisation
Stendhal sait que la cristallisation peut se défaire. La décristallisation survient quand le doute devient certitude — certitude de la possession ou certitude de la perte. Dans les deux cas, le désir s'effondre. C'est ce que vivent les couples pris dans la dépendance affective : l'un des deux partenaires finit par décristalliser, et la relation entre dans une phase de déséquilibre radical.
André Maurois illustrera exactement ce mécanisme dans <em>Climats</em> : Philippe décristallise sur Isabelle parce qu'elle est totalement disponible, et cristallise sur le fantôme d'Odile parce qu'elle est définitivement inaccessible. La décristallisation est aussi ce que Benjamin Constant décrit dans <em>Adolphe</em> : la possession d'Ellénore détruit le désir qui l'avait conquise.V. Le Rouge et le Noir et la violence mimétique
Le coup de feu comme résolution mimétique
Le dénouement du Rouge et le Noir est l'un des plus débattus de la littérature française. Julien, au sommet de son ascension sociale — il est sur le point d'épouser Mathilde et d'obtenir un titre de noblesse — reçoit une lettre de Mme de Rênal qui le dénonce comme un arriviste sans scrupules. Il se rend à Verrières et tire sur Mme de Rênal pendant la messe.
Ce geste a dérouté des générations de lecteurs. Pourquoi Julien détruit-il tout au moment où il réussit ? Girard fournit la clé : le coup de feu est un acte de violence mimétique. La lettre de Mme de Rênal brise l'image sociale que Julien s'était construite — l'image du héros napoléonien victorieux. En tirant sur Mme de Rênal, Julien ne cherche pas la vengeance — il cherche à détruire le miroir qui lui renvoie sa propre imposture.
La violence est la destination ultime du désir mimétique quand celui-ci ne trouve pas de résolution. Girard développera cette thèse dans La Violence et le Sacré (1972) : la rivalité mimétique, quand elle s'intensifie indéfiniment, ne peut se résoudre que par un acte de violence — réelle ou symbolique.
La prison comme lieu de conversion
C'est en prison, paradoxalement, que Julien trouve enfin la paix. Débarrassé de l'ambition, libéré de la compétition mimétique, il redécouvre l'amour simple de Mme de Rênal — un amour sans médiateur, sans stratégie, sans calcul. La prison supprime la structure triangulaire : il n'y a plus de rival, plus de modèle à imiter, plus de conquête à accomplir.
Girard appelle ce moment la conversion romanesque : l'instant où le héros reconnaît que son désir était emprunté, que sa vie entière était gouvernée par l'imitation, et qu'un désir authentique — humble, silencieux, non médiatisé — était possible depuis le début.
Stendhal écrit cette conversion avec une tendresse qui contraste avec l'ironie du reste du roman. Julien, dans sa cellule, découvre ce que le désir mimétique lui avait toujours caché : il aimait vraiment Mme de Rênal. Pas comme une conquête napoléonienne. Pas comme un trophée social. Mais comme un être humain aimant un autre être humain — sans triangle, sans médiation, sans calcul.
Albert Cohen parviendra au même constat dans <em>Belle du Seigneur</em> : l'amour authentique est celui qui renonce aux « manèges de la séduction ». Mais chez Cohen, cette conversion arrive trop tard. Chez Stendhal, elle arrive juste à temps pour illuminer les dernières pages du roman — et la dernière heure de Julien.VI. Le Rouge et le Noir à l'ère des conversations numériques
L'ambition mimétique dans le dating moderne
Julien Sorel est l'ancêtre de tous les ambitieux mimétiques du dating contemporain. Ceux qui swipent à droite non pas par désir réel, mais par compétition sociale. Ceux qui collectionnent les matchs comme Julien collectionnait les conquêtes — pour prouver quelque chose à un médiateur invisible.
Les applications de rencontre structurent le désir exactement comme la société de Verrières structurait le désir de Julien : par la médiation. Le nombre de likes, la popularité du profil, le social proof des photos de groupe — tout est conçu pour activer le triangle mimétique. On ne désire pas un profil pour ses qualités propres, mais pour sa valorisation par les autres utilisateurs.
La cristallisation par écran interposé
La cristallisation stendhalienne fonctionne aussi bien par écran que par regard. Quand vous relisez les messages de quelqu'un qui vous plaît, vous cristallisez : vous projetez sur ces mots des intentions, des sentiments, des significations que leur auteur n'a peut-être jamais voulus. Un « bonne nuit » devient une déclaration. Un délai de réponse devient un rejet. Un emoji devient une promesse.
ScanMyLove permet de décristalliser : en appliquant 14 modèles de psychologie clinique à vos conversations, l'analyse remplace la cristallisation par une lecture objective. Non pas ce que vous voulez lire dans les messages — mais ce qu'ils disent réellement selon les cadres de Gottman, de Young, de la théorie de l'attachement.Le stratagème Korasoff sur Instagram
Le stratagème du prince Korasoff — rendre l'autre jaloux en courtisant un tiers — est devenu l'une des tactiques les plus courantes de la communication numérique. Publier une story avec une autre personne pour provoquer une réaction. Liker ostensiblement les photos d'un rival potentiel. Afficher une vie sociale intense pour activer le désir mimétique du partenaire.
Ces stratégies fonctionnent — exactement comme elles fonctionnent dans le roman. Mais elles fonctionnent mimétiquement, c'est-à-dire qu'elles relancent un désir qui n'est pas fondé sur la valeur propre de l'autre, mais sur la menace d'un tiers. Le désir ainsi relancé est structurellement fragile : il dépend de la présence permanente du rival.
C'est la même fragilité que Girard identifie chez Julien : un désir qui ne tient que par la médiation ne survit pas à la disparition du médiateur. Kundera explorera cette impasse dans <em>L'Insoutenable Légèreté de l'être</em> : quand la légèreté du désir mimétique se heurte à la pesanteur de l'engagement réel.
La prison volontaire : sortir du triangle
La leçon la plus profonde du Rouge et le Noir est celle de la prison. Julien ne trouve la paix qu'en renonçant au désir mimétique — en acceptant la solitude, l'échec, la mort. C'est un prix que peu sont prêts à payer.
Mais la psychologie contemporaine offre des voies moins dramatiques. La TCC (Thérapie Cognitive et Comportementale) permet d'identifier les schémas de pensée automatiques qui alimentent le désir mimétique : besoin d'approbation, peur de l'abandon, recherche de validation externe. Roland Barthes cartographiera ces mêmes mécanismes dans ses Fragments d'un discours amoureux — la jalousie, l'attente, le ravissement vus de l'intérieur.
Reconnaître que son désir est mimétique n'est pas le tuer — c'est le libérer. C'est aussi l'objectif de l'analyse par ScanMyLove : rendre visibles les structures triangulaires invisibles qui gouvernent vos échanges, pour que vous puissiez choisir consciemment entre le désir emprunté et le désir authentique.
Conclusion : Le Rouge et le Noir, roman du désir emprunté
Stendhal a écrit le roman de l'ambition mimétique — et, ce faisant, il a écrit le roman de l'amour moderne. Car l'ambition et l'amour, dans la logique girardienne, obéissent au même mécanisme : on ne désire que ce qu'un autre désire, on ne conquiert que pour prouver sa supériorité sur un rival, et la possession tue le désir qui l'a engendrée.
Julien Sorel est notre contemporain. Il scroll, il compare, il cristallise, il stratégise. Il utilise le stratagème Korasoff sur Instagram sans savoir qu'il existe un nom pour cela. Il souffre du silence radio comme il souffrait du mépris de Mathilde. Il attend une réponse à son message comme il attendait que la main de Mme de Rênal se donne.
Mais Stendhal nous dit aussi que la conversion est possible. Que derrière le bruit mimétique, il existe un désir plus simple, plus vrai, plus silencieux. Le Julien de la prison n'est plus le Julien de Verrières. Il a cessé d'imiter. Il a cessé de calculer. Il aime enfin.
C'est la promesse de la lucidité : non pas l'extinction du désir, mais sa libération. Voir le triangle pour ce qu'il est — un piège, une structure, un mécanisme — et choisir d'en sortir.
Analysez vos propres dynamiques mimétiques
ScanMyLove applique 14 modèles de psychologie clinique pour analyser vos conversations de couple. Découvrez les triangles invisibles, les schémas de cristallisation et les dynamiques de pouvoir qui structurent votre relation. Analyser ma conversation →Articles connexes
- Le Désir Mimétique selon René Girard — La théorie fondatrice
- L'Art de la Séduction selon Robert Greene — Devenir le médiateur du désir
- Climats d'André Maurois — La jalousie comme moteur structurel
- Adolphe de Benjamin Constant — Quand la possession tue le désir
- Belle du Seigneur d'Albert Cohen — Les manèges de la séduction consciente
- Attachement anxieux-évitant dans les textos — L'oscillation Julien-Mathilde
- Le silence radio en couple — L'absence comme relanceur de désir
- Comment savoir s'il m'aime par messages — Décristalliser vos échanges
Série complète : Le Désir Mimétique en Littérature
Bibliographie
Œuvre principale
- Stendhal (1830). Le Rouge et le Noir. Paris : Levavasseur.
- Stendhal (1822). De l'Amour. Paris : Mongie.
René Girard et la théorie du désir mimétique
- Girard, R. (1961). Mensonge romantique et vérité romanesque. Paris : Gallimard.
- Girard, R. (1972). La Violence et le Sacré. Paris : Grasset.
- Oughourlian, J.-M. (1982). Un mime nommé désir. Paris : Grasset.
Psychologie et neurosciences
- Cialdini, R. (1984). Influence: The Psychology of Persuasion. New York : Harper Business.
- Waynforth, D. (2007). Mate choice copying in humans. Human Nature, 18(3), 264–271.
- Beck, A. (1988). Love Is Never Enough. New York : Harper & Row.
- Young, J. (1990). Cognitive Therapy for Personality Disorders. Sarasota : Professional Resource Press.
- Perel, E. (2006). Mating in Captivity. New York : Harper.
Littérature comparée
- Constant, B. (1816). Adolphe. Paris : Treuttel et Würtz.
- Maurois, A. (1928). Climats. Paris : Grasset.
- Cohen, A. (1968). Belle du Seigneur. Paris : Gallimard.
- Proust, M. (1913–1927). À la recherche du temps perdu. Paris : Gallimard.
Retrouvez cet article sur le site principal avec des ressources complementaires.
Besoin de clarté avant de décider ?
Analysez votre conversation gratuitement sur ScanMyLove.
Dashboard gratuit — Rapport Essentiel gratuit €
Commencer l’analyse gratuiteGottman, Young, Attachement, Beck, Sternberg, Chapman, CNV et 7 autres modèles appliqués à vos conversations.
Articles connexes
Le Désir Mimétique selon René Girard : Quand l'Autre façonne ce que nous désirons
Et si vos désirs n'étaient pas les vôtres ? René Girard et la théorie du désir mimétique expliquent pourquoi la jalousie est le moteur caché de l'amour.
L'Art de la Séduction selon Robert Greene : Anatomie d'un Pouvoir Universel
Robert Greene dissèque les 9 types de séducteurs et 24 stratégies de séduction. Analyse psychologique des mécanismes universels de l'attraction.
Climats d'André Maurois : Le Désir Mimétique à l'œuvre dans le Roman Français
Analyse de Climats d'André Maurois à travers la théorie du désir mimétique de Girard. Jalousie, triangle amoureux et dépendance affective dans le roman français.